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Le Prix de la Vérité : La Faillite Stratégique de l'Occident et l'Affaire Jacques Baud

Le Prix de la Vérité : La Faillite Stratégique de l'Occident et l'Affaire Jacques Baud

 

Jacques Baud

 

Par Frank Dumon

À une époque où le monde occidental se présente volontiers comme le gardien de l'État de droit, de la démocratie et de la liberté d'expression, la réalité révèle un visage de plus en plus sombre et autoritaire. L'un des témoignages les plus poignants et en même temps les plus éclairants de ce déclin vient du colonel  Jacques Baud, ancien officier de renseignement suisse et auteur. Dans un entretien récent et accablant avec Nima Alkhorshid, Baud ne se contente pas de décrire le prix personnel inhumain qu'il paie pour sa liberté d'expression, il met également le doigt sur le point sensible de la pensée stratégique occidentale. De la soviétisation de l'Europe à l'aveuglement idéologique des services de renseignement israéliens, en passant par les actes de désespoir du régime ukrainien et la guerre rationnelle, fondée sur une doctrine, menée par l'Iran : l'analyse de Baud est une correction nécessaire aux récits occidentaux.

Cet article propose une exploration approfondie des points clés de cet entretien. Il s'agit d'une analyse d'un Occident qui n'est pas seulement en train de perdre sur le plan militaire, mais aussi intellectuellement et moralement, parce qu'il a oublié les règles fondamentales de l'art stratégique.

La Soviétisation de l'Europe : Remplacer la Justice par l'Arbitraire Politique

Pour comprendre l'analyse géopolitique de Baud, il faut d'abord se confronter au contexte de sa propre situation. C'est un contexte qui révèle la vraie nature de la gouvernance européenne actuelle. Jacques Baud, un Suisse résidant en Belgique, est soumis à des sanctions de l'Union européenne. Ces sanctions ne sont le résultat ni d'une procédure judiciaire, ni d'une inculpation, ni d'une violation avérée d'une quelconque loi. Elles sont la conséquence directe de sa liberté d'expression et de son analyse critique du conflit en Ukraine.

L'Absence de Sécurité Juridique et de Procédure Équitable

La caractéristique de ces sanctions est leur absence totale de limites. Dans un État de droit normal, une peine est proportionnelle au délit et a une durée claire. Celui qui vole une babiole reçoit une peine différente de celui qui commet un meurtre. Dans le cas de Baud, il n'y a pas de peine parce qu'il n'y a pas de délit. Il n'y a pas de juge qui ait examiné son affaire, pas de possibilité de se défendre, et pas de décision judiciaire. Les sanctions sont pour une durée indéterminée ; elles peuvent durer six mois ou vingt ans. Il a perdu ses comptes bancaires, ne peut rien acheter et dépend de la générosité d'autrui pour sa nourriture.

Encore plus absurde est l'interdiction de voyager. Baud n'est pas autorisé à retourner dans son propre pays, la Suisse, et ne peut pas quitter la Belgique. S'il le faisait, son affaire serait soudainement transformée en une affaire pénale. Le gouvernement suisse a protesté auprès de l'UE, dénonçant la violation de sa liberté d'expression et l'absence de procédure régulière (due process). Le résultat ? Rien. L'Union européenne ne se laisse pas troubler par les protestations d'un État souverain ni par les fondements des droits de l'homme.

L'Inversion de l'État de Droit

Baud établit une distinction cruciale et tranchante qui va au cœur du problème. L'État de droit signifie que les décisions politiques sont prises dans un cadre juridique. La loi définit la politique. Ce que nous voyons aujourd'hui dans l'Union européenne est exactement l'inverse : la politique définit la loi. C'est, selon la définition classique, l'essence d'une dictature. Des objectifs politiques – en l'occurrence, exercer une pression sur Vladimir Poutine – sont utilisés pour détruire des individus, quels que soient les faits.

Baud compare judicieusement sa situation aux procès de Prague dans les années 1950, tels que dépeints dans le film de Costa-Gavras du début des années 1970. À l'époque, comme aujourd'hui, on n'accusait pas les gens de crimes qu'ils avaient commis, mais on inventait des crimes pour punir les gens. C'est un symptôme de ce que Baud appelle à juste titre la "soviétisation" de l'Europe. C'est un avertissement à tous : ce qui arrive aujourd'hui à Jacques Baud pourrait arriver demain à tout citoyen européen qui oserait exprimer des opinions dissidentes sur la politique étrangère de Bruxelles.

La Faillite Stratégique de l'Occident au Moyen-Orient

Lorsque nous élargissons notre regard de l'Europe à l'Asie occidentale, nous voyons le même schéma d'arrogance occidentale et de vide stratégique, cette fois sur le champ de bataille. La confrontation entre les États-Unis et l'Iran n'est pas qu'une série d'incidents ; c'est un conflit existentiel dans lequel le rapport de force est en train de changer fondamentalement.

L'Effondrement Logistique de la Présence Américaine

Les États-Unis ont commencé leur campagne militaire avec un vaste réseau de bases au Moyen-Orient, du Koweït et de l'Arabie saoudite à la Jordanie (avec les tristement célèbres bases d'Al Udeid et de Muhafak). Ces bases étaient essentielles pour le carburant, les munitions et la maintenance des avions. Par des frappes de missiles ciblées et efficaces, l'Iran a systématiquement rendu ces installations inutilisables. Les Américains ont été repoussés, et même sur leurs bases restantes, ils sont vulnérables.

Cela a non seulement une dimension géographique, mais aussi opérationnelle. Les avions doivent maintenant être ravitaillés en carburant et en fournitures à partir de distances beaucoup plus grandes. Cela réduit leur temps de vol, diminue la charge utile qu'ils peuvent transporter et rend la chaîne logistique extrêmement vulnérable et complexe. L'Iran a effectivement "débasisé" les États-Unis dans la région, un coup de maître en matière de guerre opérationnelle.

La Doctrine de l'Escalade Inconditionnelle

Ce que l'Occident interprète souvent à tort comme du chaos est en réalité une stratégie hautement rationnelle et disciplinée du côté iranien. Baud identifie cela comme la doctrine iranienne de "l'escalade inconditionnelle".

Cela fonctionne à deux niveaux :

Escalade horizontale : Élargir le cercle des opérations pour éloigner l'ennemi de son propre territoire (par exemple, par l'implication des Houthis au Yémen, qui ont récemment imposé un blocus et frappé des installations de Saudi Aramco).
Escalade verticale : Augmenter l'intensité, la portée et la pression des attaques.

Pour l'Iran et ses alliés, c'est une guerre existentielle. Ils savent que les États-Unis et Israël veulent les détruire. Par conséquent, ils n'ont rien à perdre, ce qui les rend prêts à escalader à un niveau que l'Occident, habitué à une guerre confortable et sans risque, ne peut ou ne veut pas comprendre.

Le Mythe des Services de Renseignement Israéliens

L'une des corrections les plus provocatrices mais nécessaires dans l'analyse de Baud concerne la réputation des services de renseignement israéliens. Dans les médias occidentaux, on affirme constamment qu'Israël possède les "meilleurs services de renseignement du monde". Baud, qui a travaillé avec tous les services de renseignement occidentaux au cours de sa carrière, démystifie ce mythe avec une autorité professionnelle.

Renseignement d'Assassinat Tactique versus Cécité Stratégique

Israël est en effet exceptionnellement bon dans ce que l'on pourrait appeler le "renseignement de sécurité ou d'assassinat". S'ils veulent trouver, éliminer ou neutraliser une personne spécifique, ils trouveront cette personne. Il s'agit cependant d'une compétence purement tactique. Lorsqu'il s'agit d'évaluer les menaces, de comprendre les capacités des voisins ou d'analyser la réalité stratégique, le renseignement israélien est probablement l'un des pires au monde.

La raison en est fondamentale et mortelle : le parti pris idéologique. Un service de renseignement ne doit jamais être motivé idéologiquement. Sa tâche est de comprendre l'ennemi, de se mettre littéralement à la place de l'adversaire. Comment l'ennemi voit-il la guerre ? Comment définit-il la victoire ? Combien de pertes peut-il supporter culturellement et socialement ?

C'est là qu'Israël (et par extension l'Occident) échoue systématiquement. Ils sont tellement convaincus de leur propre supériorité qu'ils ne peuvent pas accepter que leurs adversaires – qu'il s'agisse des Iraniens, des Palestiniens ou du Hezbollah – aient une plus grande volonté de combat et une plus grande capacité à supporter les pertes. La société occidentale panique à 50 morts ; les sociétés du Sud global ont historiquement prouvé qu'elles pouvaient résister à des milliers de victimes sans perdre leur moral ni leur combativité. Cette cécité culturelle conduit à des sous-estimations catastrophiques.

Une Histoire d'Échecs Répétés

Ce n'est pas une constatation nouvelle. Des commissions israéliennes ont elles-mêmes reconnu cet échec après les guerres de 1973, 1982 et 2006 au Liban. Dans tous ces cas, l'ennemi a été sous-estimé et, dans la pratique, Israël a été vaincu ou contraint à un cessez-le-feu défavorable, malgré des victoires tactiques. La structure de la société israélienne et de l'appareil militaire est tellement informelle et imprégnée d'idéologie que l'analyse objective n'atteint jamais la hiérarchie politique. L'analyse est déjà colorée par le bas et davantage déformée par le haut pour soutenir le récit politique. Se fier aux renseignements stratégiques israéliens n'est donc pas seulement risqué, c'est une recette pour la catastrophe.

Le Piège de Netanyahu et l'Illusion de la "Pickaxe Mountain"

Cette analyse des services de renseignement israéliens nous amène à un danger actuel et aigu : les tentatives de Benjamin Netanyahu d'entraîner les États-Unis, et plus particulièrement Donald Trump, plus avant dans l'imbroglio. Selon des rapports, Netanyahu voudrait fournir à Trump de nouveaux renseignements sur une prétendue installation nucléaire sous une montagne (la soi-disant "Pickaxe Mountain"), dans l'espoir de justifier une offensive terrestre.

Le Pied dans la Porte : Un Piège Stratégique

Baud avertit que l'objectif de Netanyahu n'est pas nécessairement de prendre cette montagne, mais d'obtenir un "pied dans la porte". En obtenant la présence de troupes au sol (boots on the ground) en Iran, Israël prendrait effectivement les États-Unis en otage. Même dans le meilleur des cas, une telle unité ne peut pas tenir une telle position longtemps au cœur de l'Iran. Les pertes s'accumuleraient et les États-Unis seraient contraints d'envoyer plus de troupes pour former une tête de pont et sauver leurs propres soldats.

C'est précisément ce que veut Netanyahu : que les États-Unis s'engagent de manière irréversible dans une guerre terrestre en Iran, afin que la puissance militaire américaine soit déployée en permanence pour les objectifs stratégiques israéliens. C'est une politique qu'Israël poursuit depuis les années 1950. Trump ferait bien d'être extrêmement sceptique. Les précédents présidents américains ne sont pas tombés dans ce piège ; Trump l'a fait en février, et il risque de le refaire dans le désespoir de pouvoir revendiquer un "succès". Mais comme le dit Baud : plus on attend, plus la défaite sera grande une fois que l'on sera tombé dans le piège.

L'Ukraine : Tentatives Désespérées d'Internationaliser le Conflit

Le même schéma de désespoir stratégique est visible en Ukraine. Le président Zelensky se trouve dans une position qu'il ne peut pas gagner. La réalité militaire sur le terrain est que l'Ukraine est en train de perdre lentement mais sûrement, ou, pour le dire moins diplomatiquement, que la Russie est en train de gagner lentement mais sûrement. Les changements constants à la tête du leadership militaire ukrainien (ministres de la Défense, commandants des forces terrestres) ne sont pas des signes de force, mais de chaos interne et de l'échec de la stratégie actuelle.

Fausses Drapeaux et Recherche d'Alliés

Lorsqu'un pays est en train de perdre, il devient le plus dangereux car il est enclin à des actes désespérés. Pour Zelensky, la seule issue est d'internationaliser le conflit. Il doit convaincre les États-Unis et les autres pays de l'OTAN que leur propre sécurité est directement en jeu. Cela conduit à des provocations destinées à entraîner d'autres pays dans la guerre.

Nous le voyons dans les frappes de drones présumées en Pologne et en Roumanie, qui portent tous les signes d'opérations "sous faux drapeau" (false flag). Nous le voyons dans l'attaque contre un cargo iranien en route de la Russie vers l'Iran, où l'Ukraine a tenté de positionner l'Iran comme un ennemi direct pour consolider le soutien américain.

Plus inquiétants encore sont les rapports du conseiller à la sécurité nationale irakien sur des opérations ukrainiennes clandestines en Irak. Ces unités mèneraient des attaques sous faux drapeau contre des installations irakiennes pour blâmer les groupes de résistance chiites. L'objectif est de disqualifier ces groupes, qui luttent contre la présence militaire étrangère illégale des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni, en les présentant comme des "terroristes" soutenus par l'Iran. L'Ukraine n'a pas d'intérêts historiques ou stratégiques en Irak, au Soudan, au Mali ou en Syrie. Pourtant, des opératifs ukrainiens y sont actifs pour servir les intérêts occidentaux, dans l'espoir que cela soit "récompensé" par une aide militaire accrue pour Kiev. C'est une transaction de sang et de chaos, motivée par un désespoir existentiel.

La Perte de l'« Art Opérationnel » et la Leçon du Vietnam

Le fil rouge qui traverse tous ces conflits est la perte fondamentale de la pensée stratégique en Occident. Nous assistons à une défaite intellectuelle et militaire qui se prépare depuis des décennies.

La Tactique sans Stratégie est le Bruit de la Défaite

Le stratège chinois Sun Tzu affirmait il y a des siècles : "La tactique sans stratégie est le bruit avant la défaite." L'Occident, et surtout les États-Unis et Israël, ne mènent pas la guerre sur la base d'une stratégie à long terme. Ils ne font que réagir aux événements. C'est une approche de "donnant-donnant". Ils attaquent une cible, l'ennemi réagit, ils attaquent une autre cible.

Ce manque de stratégie est devenu douloureusement évident dans les scènes d'ouverture du conflit avec l'Iran. Les États-Unis et Israël ont attaqué une série de cibles militaires, supposant que cela mènerait à un effondrement rapide ou à une révolution. Lorsque cela ne s'est pas produit – parce qu'ils avaient complètement sous-estimé la résilience et l'unité nationale de la population iranienne – ils ont épuisé leur liste de cibles militaires. Ce qui a suivi, c'est l'attaque contre des cibles civiles. Ce n'est pas un signe de force ; c'est le symptôme classique d'une force militaire qui a perdu ses objectifs stratégiques et qui utilise la brutalité comme substitut à l'efficacité.

L'Art Opérationnel Oublié

La doctrine militaire occidentale a perdu ce qu'on appelle "l'art opérationnel". Après la guerre froide, et surtout après le 11 septembre, la pensée militaire occidentale s'est réduite au niveau tactique : localiser et éliminer des "terroristes" individuels. On a oublié comment planifier et exécuter de grandes opérations combinées au niveau opérationnel. On a oublié comment vaincre un ennemi en perturbant son système, plutôt qu'en tuant seulement ses cellules individuelles. On peut tuer des terroristes, mais cela n'élimine pas le terrorisme.

La Russie, en revanche, a fondé sa doctrine militaire sur la défense de la patrie et les opérations terrestres à grande échelle. Elle a maintenu vivante la compréhension des niveaux tactique, opérationnel et stratégique. L'Iran montre aujourd'hui la même capacité. Ils combinent des capacités stratégiques de missiles avec une exécution opérationnelle et tactique d'une manière que les États-Unis n'ont pas rencontrée depuis la guerre du Vietnam.

L'Ennemi Détermine les Conditions de la Guerre

Cela nous amène à la conclusion la plus troublante pour l'establishment occidental : l'ennemi détermine désormais les conditions de la guerre. Dans un passé récent, l'Occident dictait le rythme, le lieu et les règles du conflit. Aujourd'hui, ce sont l'Iran, le Hezbollah et les Houthis qui fixent le cadre de la guerre. Ils ont repoussé les États-Unis loin de leurs frontières. Ils ont paralysé la logistique de l'OTAN. Ils répondent avec une cohérence rationnelle, fondée sur une doctrine, tandis que l'Occident reste chaotique et réactif.

C'est exactement ce qui est arrivé aux États-Unis au Vietnam. Les États-Unis pouvaient gagner des batailles tactiques et larguer une quantité dévastatrice de bombes, mais ce sont le Viet Cong et les forces nord-vietnamiennes qui ont déterminé comment la guerre était menée. Ils dictaient le rythme. Ils comprenaient les dimensions politiques et culturelles du conflit mieux que les généraux américains. Le résultat est bien connu. L'histoire rime, et les échos du Vietnam résonnent aujourd'hui de plus en plus fort sur les plaines du Moyen-Orient et les steppes d'Ukraine.

Conclusion : Un Avertissement pour l'Avenir

L'histoire du colonel Jacques Baud est plus qu'un drame personnel ; c'est un microcosme d'un Occident qui est en train de dévorer ses propres fondements. L'Union européenne, aveuglée par l'idéologie, remplace l'État de droit par l'arbitraire politique et punit les dissidents sans procès. Dans le même temps, l'appareil militaire occidental au Moyen-Orient s'effondre comme un château de cartes parce qu'il refuse de reconnaître la réalité de ses adversaires.

La dépendance à l'égard de renseignements israéliens déficients et teintés d'idéologie, et les actes de désespoir d'un régime ukrainien qui tente de masquer ses propres échecs en internationalisant la guerre, ne sont pas des signes d'une alliance forte.

Ce sont les soubresauts d'une hégémonie qui a perdu la main sur la réalité.

Pour les observateurs, les décideurs politiques et les citoyens qui tiennent encore la vérité en haute estime, le message est clair. Ne faites pas confiance aux récits des pouvoirs établis. Comprenez qu'une guerre ne se gagne pas par le plus grand nombre de bombes, mais par la stratégie la plus cohérente et la compréhension la plus profonde de l'adversaire. Et surtout, réalisez que le chemin vers la dictature ne commence pas par des chars dans la rue, mais par l'acceptation silencieuse de la violation de l'État de droit, comme nous le voyons aujourd'hui dans le cas de Jacques Baud.

Le moment de se réveiller n'est pas demain. Ce moment est maintenant.